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SARYA - SIRENE DE SABLE - MIX V1 - 27AOUT2026Texte: Marie-Danielle Duval. Voix: Sarya Bazin
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SIRÈNE DE SABLE

Tout le monde est allé se baigner; j’suis seule sur la plage. Sous le soleil acide, je ferme les yeux et respire profondément Le lac redevient rose derrière mes paupières. 

Je plonge mes mains dans le sable pour former un monticule. C’est ici, dans ce sol, que mes ancêtres ont été façonnés. Je donne à ma sculpture un peu d’eau et de pression pour qu’elle émerge. Le contact avec l’humidité apaise mes mains desséchées. J’amoncelle une masse ronde sur un petit corps informe. Mes pouces s’y enfoncent pour creuser deux orbites. À l’aide d’une brindille, je trace une bouche. Je gratte la surface et dégage un cou. J’esquisse des nageoires. Je modèle puis je creuse, jusqu’à la sentir vivante. 

La sirène de sable se tient devant moi. Elle est à la fois mon aïeule et mon enfant. Sa voix, granuleuse et étouffée, est pretsque inaudible; je dois me rapprocher pour saisir ce qu’elle me souffle. Dans un grésillement instable qui se confond avec la brise, elle me confie : 

        « Jème mé zanfan. Dan ma bouch, jincub lé précieu pti zeu d’vèr juska é klosion. Mé kan y son né, jlézé manjé 1 par 1. Lé zème vrèment. Mé y disparèsse dan moi. Seul surviv seu ki s’kach dan lé creu. Dan lé pli d’sabl. Y surviv seu ki s’kach sufizamen lontan pour grandir. » 

Un frisson me traverse, mais je force ma voix à rester douce.

    - Si tu les aimes autant, pourquoi tu les manges ? 

    - Peu pa men nempêché. Dé fois sé pa exprè, sé com un réflex. Pi aprè, yé tro tar. 

    - Donc… c’est un accident ? 

Comme si j’incubais moi-même des œufs dans ma bouche, je retiens ma salive tandis qu’elle formule lentement sa réponse. Ma langue se fige, ma gorge s’assèche. 

    - Je réalise que mon interlocutrice s’effrite. Je dépose une goutte d’eau au creux de ses lèvres. Le sable s’assombrit d’un coup, se resserre, puis elle reprend : 

« Jpens ça arriv surtou kan jé peur. Jé peur kan y bougent trop, ou kan l'ô bouge. Kan jpens kon va m’mangé moi. » 

Un coup de vent se glisse entre nous. 

        « Dé foi sui épuizée, ou jé faim. Pi jlé zavale. » 

-  Au moment où tu les manges, tu ne les aimes pas. 

La douceur dans ma voix disparaît. Je poursuis : 

        « bell hooks disait: “la négligence et l’abus ne peuvent pas coexister avec”… » 

Je m’interromps. J’ai l’impression d’avoir aspiré du sable tant ma gorge est râpeuse. Le mouvement monte, et je le bloque. 

Elle enchaîne : 

        « On étè bien sur la plag, avek mé zanfan. Kan jé été sortie du sabl, jé eu  

peur. Pis jlé zé avalés. » 

Un pli se creuse entre mes yeux. 

        « J’voulais pas te perturber. Juste te rencontrer. » 

    - Dan l’ô, soufflé kan ta pu d’air, ton cor pouss…mé ya rien à donné. É t’implôz. 

Elle se tait. 

Ma gorge se contracte… 

Je déglutis. 

Les gens sortent de l’eau. Le milieu salé qui donne au lac sa teinte rose s’est infiltré dans leurs petites fissures invisibles. 

© 2026 par Marie-Danielle Duval.

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